Transition écologique et numérique : fatalité ou opportunité ?

Le 6 février 2018 à 08h00
le journal de l’eco
Par lejournaldeleco.fr Écrit par Gilles Flichy

Le 2 février dernier, les dirigeants du Club APM Auvergne Nouveau Monde ont accueilli Hélène Le Teno, docteur ingénieur des Ponts qui intervenait sur le thème : « La transition écologique et numérique : vers de nouveaux modèles économiques performants et résilients »;

Ingénieur des Ponts, Hélène Le Teno a exploré des environnements professionnels variés :  data marketing à Shanghai, raffinage chez Shell, conseil secteur banque/finance. Elle a analysé avec passion ce qui fonctionne (ou pas), et la complexité des organisations humaines, des systèmes sociotechniques et naturels…  Dans le cabinet Carbone 4 (transition énergétique post-pétrole), elle a dirigé des missions de prospective stratégique pour de nombreux grands comptes.

Concilier efficience économique et impact positif

Elle a rejoint en 2015 le Groupe SOS leader de l’économie sociale et solidaire en France, dans lequel elle dirige le secteur Transition Écologique qui intègre plusieurs structures de formation, de montage de projets agroécologiques, de finance participative et d’insertion. Elle apporte sa lecture approfondie des grandes transitions en cours (numérique, écologique, sociologique et territoriale) et illustre comment les concilier subtilement pour faire prospérer ses activités.

Hélène Le Teno fait figure d’un ange qui s’aventure, sans armure, dans la fosse des enjeux économiques et financiers qui imposent leur dictat au monde de l’entreprise. Elle se transforme, sous nous yeux fascinés en imprécateur charismatique, forte de son expérience et de sa grande connaissance du terrain, elle se lance avec conviction dans un plaidoyer sans concessions arguant qu’il est aujourd’hui possible et urgent de concilier l’efficience économique et l’impact positif qui prend en compte l’intérêt général.

Se gardant de tout angélisme, elle nous confronte en toute conscience au dilemme paradoxal qui nous fait hésiter entre l’acceptation d’une révolution brutale ou le choix de s’engager de façon responsable dans une transition à la fois digitale, économique, sociologique et territoriale avec détermination, courage et clairvoyance.

L’émergence de l’ère de rareté

Que dire aux forces vives économiques en Auvergne ? Par où commencer pour saisir et s’ajuster aux grands changements en cours, afin de s’aventurer dans un avenir incertain – en étant à la fois innovant, agile mais aussi solide, résilient ?

Faisons le choix d’ouvrir grand les yeux sur les impasses, les défis majeurs, les transitions inéluctables de nos modèles économiques. La première conviction qu’Hélène souhaite partager, c’est oser dire que nous sommes entrés dans l’ère de la rareté : 7 ou 10 milliards d’humains demain sur une seule planète, qui tentent de se partager une quantité limitée de ressources non renouvelables, alors même que les services rendus par les écosystèmes sont de plus en plus fragilisés, ce n’est pas un petit caillou dans la chaussure, c’est un point de rupture majeur, où les questions de partage, de sécurisation des ressources, de conflits et de gestion de crises vont être décuplées.

 L’Anthropocène ou le pillage des ressources naturelles

Le scientifique Josef Paul Crutzen emploie le terme d’anthropocène pour désigner notre nouvelle ère géologique où la puissance de transformation de l’homme sur son environnement est massive, exponentielle – et occasionne une déplétion sans précédent des ressources (fossiles, halieutiques, minérales, vivantes), des émissions de gaz à effet de serre toujours croissantes, un effondrement de la biodiversité… et divers autres impacts colossaux que nos cerveaux devraient pouvoir intégrer pour forger une autre réalité sociale et économique.

Ugo Bardi (Club de Rome) considère, lui, que nous poursuivons toujours plus fort dans notre chemin « démence extractive » – qu’il qualifie de « Grand pillage » des ressources minières et fossiles de la planète. Nous démontrons chaque jour notre incapacité à gouverner correctement les « communs naturels » décrits par la Nobel d’Economie Elinor Ostrom – ces ressources en partage dont nous avons tous grand besoin.

La grande erreur des économistes

Les économistes physiciens, eux, nous interpellent sur les failles majeures des théoriciens de l’économie classique qui nous ont appris que la production est fonction de deux facteurs productifs, le capital et le travail (partiellement interchangeables), alors que sans un troisième facteur (les ressources naturelles – aujourd’hui un facteur limitant, peu ou pas substituable), il devient alors simplement impossible de produire les biens et services fondamentaux. Que penser par exemple d’un tracteur sans carburant (trop rare et/ou cher), ou de vergers sans abeille, ou encore d’une aciérie sans minerai… ?

Si ces experts disent vrai, et si enfin nos yeux acceptent de voir ce que notre cerveau reptilien refuse d’enregistrer, alors nous devrions être les artisans de nouveaux systèmes plus efficients, capables de faire mieux avec moins pour répondre en priorité aux besoins fondamentaux du plus grand nombre : se nourrir, se loger, se déplacer, produire des énergies renouvelables… A l’ère de la rareté, et avec la puissance inouïe de transformation par les outils numériques, l’ensemble des systèmes est en mutation : entreprises, systèmes financiers, organisation spatiale et territoriale, systèmes politiques…

L’inévitable mutation des entreprises

Pour les entreprises, deux tendances fortes se dégagent. La première est le passage de modèles pyramidaux (très grandes entreprises, organisation hiérarchique, process linéaires, marchés mondiaux, forte intensité capitalistique en général) à des modèles holomidaux (maillés, en réseaux, en forme de « réseau de neurones ») qui est à la fois une nécessité, et une opportunité, et rendu possible avec le déploiement massif d’Internet (infrastructures fibre et data center, réseaux sociaux). Tous les secteurs voient des « petits » de l’économie collaborative devenir des acteurs majeurs : AirBnB, BlaBlaCar, LaRuche qui dit oui, et bientôt des acteurs comme ShareVoisins qui va nous permettre de partager l’usage des objets les plus courants.

La seconde tendance est celle de la transition vers un capitalisme d’intérêt général. Selon la définition des uns ou des autres, il peut s’agir d’une simple inflexion pour tenter d’aligner l’exigence de profit avec un impact négatif réduit ou parfois positif, ou bien d’une vraie inflexion de la définition d’une entreprise. Ainsi, certaines entreprises cotées comme Danone s’aventurent sur le sentier de l’entreprise de mission (« benefit corporation »/ public benefit corporation aux Etats-Unis).

De son côté, l’économie sociale se renforce et développe un vivier d’entreprises sociales écologiques comme celles que soutient à Clermont-Ferrand l’incubateur d’entrepreneurs sociaux Cocoshaker. Ces entreprises visent un impact positif fort, une viabilité économique et une gouvernance refondée. De leur coté? les entreprises familiales pensent le temps long, la transmission et recourent parfois à la mise en place de fondations actionnaires pour pérenniser leurs modèles, sécuriser leurs ressources et augmenter leurs impacts positifs comme en témoigne la Scierie Archimbaud.

Les systèmes financiers voient l’irruption de la finance participative, de modèles largement désintermédiés mobilisant l’intelligence collective pour l’octroi de crédit ou l’investissement dans les entreprises, surfant sur l’essor du capitalisme émotionnel, de l’épargne affective de proximité, ou encore sur la « gamification » de notre épargne. L’explosion des cryptomonnaies (monnaies numériques telles que le BitCoin, l’Ethereum) à travers le monde rend possible des ICO – levées de fonds gigantesques (et risquées), en clair, la gouvernance des « communs financiers » que sont le crédit et la monnaie est en profonde transformation.

Les systèmes énergétiques se déconcentrent, alors que la métropolisation qui concentre la population dans de très grandes villes ne faiblit toujours pas… mais on peut penser qu’il s’agirait pourtant bien d’un levier de transition réussie et un gage de résilience : redévelopper des villes moyennes, redynamiser des territoires ruraux par un ensemble d’activités cohérentes : une agriculture durable intense en emplois, une production d’énergies diffuses et un réinvestissement productif (lié à une relocalisation éventuelle de certaines activités)… Et cela représente une réelle opportunité pour des villes comme Clermont-Ferrand.

Ces mutations sont fondées sur l’évolution des communautés physiques locales et virtuelles, de leurs forces et de leurs objectifs partagés, à la croisée d’un projet social et politique commun qui reste encore à conforter… Vivre ensemble c’est déjà parfois difficile, alors faire ensemble des projets ambitieux, au service du plus grand nombre aujourd’hui et demain, c’est tout simplement olympique.

Si l’on lit Juliet Schor, on comprend bien que la transition écologique ne pourra se faire sans « revivifier » le capital social. Pour ce faire, il faudra apprendre à se connaître et reconstruire patiemment localement la capacité à faire ensemble des projets « qui font sens » pour tous. Hélène Le Teno conclu son intervention en pronostiquant que nos petites histoires personnelles et professionnelles vont former la grande histoire. Dans ces conditions, il incombe à chacun de « Choisir son monde » en conscience pour construire ensemble notre avenir désirable.

Gilles Flichy